Vous n’avez pas aimé l’adaptation de « Sur la Route » en film ? Vous avez tort.

19 juin 2012 par mesca, 3 commentaires »

Le choix du réalisateur et des acteurs

Comme tout le monde, j’ai découvert l’œuvre du réalisateur Walter Salles avec « Carnets de voyage », ce film m’avait plu. Beaucoup.

Un jour, j’ai appris que c’était lui qui allait adapter « Sur la Route » de Kerouac, j’aurais pu crier au scandale : « ce type n’a rien fait, à part une bio du Che Guevara en devenir, ils ne pouvaient pas prendre un mec qui a de plus grosses épaules pour ça ? » Mais je me suis simplement dit « Pourquoi pas ? ».

Après tout, les points de convergence avec « Carnets de Voyage » sont nombreux : il s’agit ici de raconter la jeunesse « normale » d’un homme qui est devenu une légende malgré lui, un homme dépassé par sa fiction et dont le mythe est plus grand que les faits historiques. Il s’agit aussi de raconter un pèlerinage, de raconter la route tout simplement…

La famille Coppola avait les droits de l’adaptation depuis des années, et au final, le choix de réalisateur qu’ils ont fait m’a paru pertinent.

Dans ce film, nous n’avons pas affaire à des stars hollywoodiennes, ni non plus à des tâcherons. Viggo Mortensen est l’acteur le plus connu. Ce qui génère d’ailleurs des quiproquos quand on parle du film avec ses amis « La route avec Mortensen ? Oui je l’ai vu ». « Non, « Sur la Route » ».

Mortensen et Kristen Stewart, ceux qui parlent le plus aux spectateurs, ne sont présents que dans des rôles secondaires. L’acteur principal Sam Riley a joué Ian Curtis dans Control. Une autre personne créative, perdue, cherchant une façon de faire entendre sa voix.

Le point fort du réalisateur est d’avoir réuni une équipe motivée et intéressée : chaque acteur est à fond dans son rôle, a relu le livre, s’est imprégné des modèles qui ont servi aux personnages de Kerouac. Du coup, l’interprétation est juste. Il n’y a pas de sur-jeu. Dire que le film est mièvre, c’est mal connaître la réalité historique, c’est se laisser aveugler par le mythe et la projection que l’on a fait sur les personnages. L’important n’est pas de trouver Dean/Neal sensuel, charmant, fascinant, c’est de ressentir que Jack Kerouac/Sal Paradise et les autres personnages le perçoivent ainsi, et comprendre les raisons pour lesquelles cet homme apparait fascinant, au-dessus des autres. Via le film, ne pas ressentir de plein fouet la flamme qui l’habite, c’est concevable, ne pas ressentir que les autres héros du film/livre ne la vivent pas, c’est beaucoup moins concevable. Aussi bien dans le roman que dans le film, on compatit avec les personnages, avec leurs émotions et leurs perceptions.

Je suis un féru de la littérature Beat, j’ai lu les œuvres majeures : Cassady, Ginsberg, Kerouag, Burroughs… J’ai vu un paquet de documentaires, j’ai collectionné les photos d’époque et j’ai traqué toutes les adaptations cinématographiques possibles de ce mode de vie « hobo ». Je place l’adaptation du roman de Kerouac à l’heure actuelle dans mes préférés (avec l’adaptation de Howl).

 

Les acteurs de « Sur La Route » sont extrêmement convaincants. Pour prendre l’exemple de Mortensen, c’est le seul acteur qui ait réussi à incarner avec justesse et brio la dualité de Burroughs à mon sens : un psychopathe, un malade mental avec un discours posé, réfléchi. Burroughs est flippant uniquement parce que son cynisme, ses perversions sont mûrement raisonnées et donc logiques. Son ton professoral est fascinant et convaincant. Il nous entraîne aux frontières de ce qui est acceptable pour un homme : la déchéance (sexe, drogues, folie…)
Le pari risqué de l’adaptation

« Sur la Route » est un récit en mouvement. « Sur la Route » fait partie de l’imaginaire collectif. Et il est évident qu’on ne peut jamais satisfaire les puristes. « Sur la Route » est un récit magnifié, un voyage intérieur. C’est la poésie, le rythme des mots qui fait l’œuvre. Comment retranscrire ça à l’écran ?

Salles a  décidé de laisser parler les talents de chacun : il a laissé de la place à l’improvisation, il a fait confiance à ses équipes pour arriver à une œuvre collective, et paradoxalement personnelle, mais fidèle. Il a analysé les mécanismes de fascination du roman, et il a cherché le moyen de les retranscrire avec un jeu d’acteurs, avec des images, du mouvement. Ça fonctionne !

 

Le pari tient également dans le fait que comme tout le monde, j’ai lu « Sur la Route » à 16 ans… Lire « Sur la Route » ce n’est pas lire le livre, c’est lire une légende. « Tu verras, c’est l’histoire d’un mec qui taille la route et trouve son chemin ». Et des années après encore, on se rappelle de « Sur la Route » comme on aurait aimé le lire, pas comme il a été écrit. On se rappelle d’une quête mystique, d’une envie de se découvrir, de découvrir le monde. On oublie l’essentiel. Cette quête ne s’achève pas, elle est frustrante, elle est décevante. On ne trouve pas ce que l’on cherche dans « Sur la Route », on ne trouve pas de réponses, on ne trouve pas une vie tracée. On trouve la vie, dans toute sa complexité, on y trouve ses propres questions. Et au milieu de l’amitié, du fun, de l’amusement, de l’éclate totale (tout ça est d’apparat), on y ressent douloureusement la solitude, l’incompréhension, la déception de ne jamais trouvé ce que l’on poursuit.

En ça, le film pourra décevoir à cause de tout ce que l’ancien lecteur devenu spectateur avec ses souvenirs (et la sublimation) peut poser sur ce livre. En réalité le film n’est pas décevant, ce message déprimant, c’est le message essentiel de « Sur la Route », et oublier ça, c’est passer à côté de l’œuvre. Le film est décevant non parce qu’il est infidèle au livre, mais parce qu’il y est bien fidèle. Il retranscrit cette déception, et on sort du film avec un goût d’inachevé, l’envie de ne pas prendre la route, l’envie de ne pas voyager intérieurement ou même de tailler la route en vrai, parce que ça fait mal. L’envie de ne pas se rappeler tous ces voyages qu’on a faits, et suite auxquels nous avons heurté les murs, le bitume… Le film incarne le refus de se rappeler que les autres, les amis, les amant(e)s nous déçoivent, que la vie elle-même est une putain.

 

Alors je suis sorti du cinéma pantelant, abasourdi, et j’ai erré sans but, j’ai marché parce qu’il fallait marcher, et quand j’ai compris où mes pieds me guidaient, j’ai fait demi-tour. Il n’y avait que ça à faire. La seule route qui fait peur, c’est celle qui nous amène vers un endroit que l’on connait, celle qui a une finalité,  vers ce qui est attendu, convenu…

 

Le film ne peut pas raconter les voyages dans l’ordre où ils ont été effectués. Ils sont trop complexes, les héros ne font qu’avancer, reculer, tourner en rond, il n’y a pas de ligne droite. Respecter ce fouillis dans un film le rendrait confus. Walter Salles a fait l’effort de rendre le voyage linéaire, de simplifier la route extérieure pour intensifier la route intérieure. Kerouac lui-même quand il avait proposé son roman pour une adaptation cinéma avait conseillé ce changement, et voulait le faire.

Walter Salles a fait un autre choix : celui de raconter plus Kerouac que Sal Paradise, de parler plus de Neal Cassady que de Dean Moriarty. Pourquoi serait-ce décevant ? C’est ainsi que Kerouac l’avait écrit au départ. Il a changé les détails personnels et les noms pour enfin pouvoir être édité… Le seul reproche acceptable dans la narration que l’on peut faire à W. Salles, c’est d’avoir recoupé les histoires : il s’est servi aussi de ce que Carolyn Cassady (femme de Neal, et amante de Kerouac) avait écrit par exemple. Il a pris toutes les légendes, tous les écrits, toutes les vies, il a mélangé les mythes, les transfigurations de la réalité, fait sa tambouille… Mais finalement, de tout ça,  est-ce qu’il n’en ressort pas quelque chose de plus fidèle à l’esprit de « Sur La Route » ? C’est un mélange de perceptions et de témoignages, c’est un habile jeu de funambule entre ce qui est vécu par chacun et ce qui est perçu à cause de sensibilités propres. Le mythe et la fiction se mêlent habilement aux sublimations des autres, pour avoir un goût proche de la vérité.

 

L’adaptation cinématographique est fidèle à l’esprit du livre, si elle ne l’est pas à la forme ou au déroulé. « Sur la Route » s’est passé ainsi, sauf dans votre imaginaire, sauf dans votre mythomanie. Reprocher au film de ne pas finir comme le livre, reprocher les détails qui ne collent pas… Peut-être est-ce à vous que vous reprochez de n’avoir finalement rien compris à l’œuvre personnelle de Kerouac ? Salles en adaptant ce géant a su ne pas le paraphraser et ne pas le trahir, que demander de mieux à un film ? Pourquoi refuser son plaisir de voir Dean/Neal s’animer à l’écran ? Qu’attendre d’autre d’une interprétation de Neal que de visualiser la vitesse dans ses mots, dans ses yeux, dans ses mains, dans ses relations qui s’enchaînent ? Voir la flamme… Pourquoi refuser le plaisir de voir l’univers continuer à grandir, à passer d’un média à l’autre ?

 

J’ai ressenti devant le film, exactement le même plaisir que j’ai ressenti en lisant « Première Jeunesse » de Neal Cassady ou « Sur ma Route » de Carolyn Cassady. Pourtant aucun de ces livres ne narraient ce qui était arrivé de la même manière, même s’ils racontaient les mêmes anecdotes.

 

Le monde n’a pas une vérité, il a autant de vérités que de personnes qui y vivent. « Sur la Route » n’a pas une façon d’être lu (ou adapté) mais autant que de personnes qui le lisent. Et le film garde ce champ libre, et laisse chacun voir ce qu’il veut. Si vous y voyez une déception, c’est sûrement la déception de votre vie que vous y voyez.

 





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3 Commentaires

  1. Darkhaiker dit :

    Mesca,

    Tu défends l’idée d’un film fidèle : ton article est un défi ouvert. Mais tu recules devant la douleur, de façon trés humaine et véridique, ce qui paradoxalement t’es un humble honneur , celui de ne pas « jouer » les héros. Pourtant Kerouac ne parle que de saints et de héros (les fous, les seuls…), ce qui, derrière l’apparence de la défonce et de l’invresse ect., est la vraie réalité ou l’esprit du roman. Le paradoxe des héros c’est leur humanité, leur faiblesse même d’où ils tirent leur force et leur tension vers le haut, le « it », une extase qui pourrait les libérer de ce monde muselé.
    Dans l’apparence négative ils incarnent une tension vitale vers un centre positif interdit : celui d’une liberté par dela le bien et le mal, supérieure, ouverte. Mais il leur manque trop de choses pour la distinguer, la reconnaitre et la toucher : il y a trop de confusion, enfermement autour des illusions
    de la vie, des apparences. Les limites sont là comme un mur, comme une impréparation, comme une erreur, un blues, mais elles sont aussi et surtout la fracture béante d’où remonte le vertige et le dégoût, la frustration ect., en retour, un « engluement » dans le négatif, parce qu’on pense trop à la façon de Jack et qu’on n’est pas assez, à la façon de Neal.
    Voila l’unité spirituelle, l’équi-libre non atteint.
    Ainsi la quête est devant, pas derrière. Elle est construite sur l’échec, à partir de l’échec d’un monde échoué pour en (re)trouver un autre, non domestiqué.
    Ce qui fait mal n’est pas la liberté mais ce qu’elle n’est pas, ni la finalité, qui n’est pas matérielle et qui donc n’a rien à voir avec l’ego ni avec les convenances. Et ce qui fait mal donnera éternellement l’exigence ascendante, absolue d’une route possible, ici, maintenant ou ailleurs, plus tard, peu importe. Là est l’immortalité de l’oeuvre, au milieu d’un monde mourant, sa dimension d’éternité et de « jeunesse ».

    Fraternellement.

    • mesca dit :

      Darkhaider,

      Comment je kiffe ton commentaire :)
      Tu sais qu’il est beaucoup plus pointu que mon article ? :D Je ne voulais vraiment pas rentré dans les détails de ce que les gens vont retrouver dans le livre. Le livre est à découvrir soi-même. C’est une expérience qui peut se passer des explications.

      Mon article est bien un défi ouvert. C’est à la fois fidèle et ça ne l’est pas.

      Tout ce que tu as dit de Sur La Route et de la douleur est vrai, totalement vrai et je le ressens.

      On verra, mais je me sens bientôt prêt à reprendre la « route », peut-être. Me confronter aux autres, tenter, peu importe l’échec. Peu importe ce qu’on trouve, on trouve toujours quelque chose. Du moment qu’on vit.

  2. Darkhaiker dit :

    Mesca, excuses la réponse tardive.

    Mon commentaire n’est pas plus pointu que ton article, sans lequel il n’existerait pas.
    Ton article touche quelque chose d’important, comme un défi qui doit être relevé, à soi-même et vis à vis de l’autre, qui est aussi Kerouac, dans les valeurs pour lesquelles il s’est battu.

    La route est d’abord intérieure dans sa tradition : c’est une école sauvage mais ce qu’elle
    révèle est sans commune mesure avec l’apprentissage théorique collectif autour d’un point.Ce cercle n’est pas méprisable, il n’est qu’un début, il mérite le respect.

    Mais le cordon ombilical une fois tranché, la soit-disant errance (parce qui n’est pas un errant « erratique » et « eronné » dés qu’il s’éloigne du centre caché de lui-même ?) apprend notamment la relation directe, interpersonnelle, et à travers celle-ci l’impersonnel, l’oubli du Moi et de son système clos, autocentré.

    Derrière l’anecdote, le hasard, les miracles et les fiascos, tout est karma, voie qui révèle à qui cherche plus loin que le karma de surface, le mystère parfait et cohérent
    de ce qui ne peut être expliqué par un calcul d’ego trop humainement conditionné.

    Dans une vraie confrontation il n’y a jamais d’échec, il a échange et enrichissement : l’échec et l’ennemi nous en apprennent plus que le soit-disant succés et le soit-disant « ami », que tu dois payer de reconnaissance.

    D’accord avec toi : non seulement on trouve toujours quelque chose mais en plus on trouve toujours ce qu’on cherche : chaque question reçoit, à un moment ou un autre une réponse. C’est une vérité qu’il n’est pas toujours de bon ton de défendre : elle ne peut convenir aux marchands de bon-heur (de bonne rencontre).

    Moins il y a entre soi et le monde et plus il nous donne, à la mesure de notre propre don de soi. Et tout don, toute aventure hors du Moi est un risque ascendant, qui, s’il doit être mesuré (Into the wild) est une marche de sagesse et de liberté, son sommet.

    Vivre oui mais comment, par et pour quel principe ? On ne peut pas vivre la tête par terre, elle doit rester haute, sentir « le haut vent ».

    NB : Pour approfondissement, DARKHAIKER.FR

    Salut fraternel.

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